Mon blog professionnel, à l'attention des dirigeants d'entreprises, fait un point régulier sur les questions de management, gestion des crises. Il suit de près l'actualité sociale, les risques psychosociaux et les négociations en cours
Une voix différente – Pour une éthique du care
Carol Gilligan
Traduction Annick Kwiatek et Vanessa Nurock
Flammarion, coll. Champs Essais, 2008
Ed. originale, Harvard University Press, 1982
Toute personne soucieuse des menaces que fait peser l’hyper-individualisme contemporain sur nos sociétés et leurs organisations devrait prendre un peu de temps pour lire l’ouvrage fondateur de l’éthique du care, Une voix différente, de Carol Gilligan.
Cette féministe américaine de la deuxième génération (après celle des sufragettes), élève puis collaboratrice de Kohlberg, a travaillé à sa suite sur la question des stades du développement moral de l’individu à partir d’un angle nouveau, celui de la différenciation féminine et masculine. Car, observe-t-elle justement, les études antérieures, en négligeant cette distinction, font inévitablement prévaloir une approche masculine de cette problématique.
Dilemmes moraux
De son travail sur l’influence de l’expérience et de la pensée sur la résolution des dilemmes moraux, issu d’une série d’enquêtes par entretiens conduits sur plusieurs années, il ressort que si les hommes assurent progressivement leur développement personnel sur le fondement d’une séparation identitaire avec autrui, tandis que les femmes définissent leur identité à travers un réseau de relations d’intimité et de sollicitude (care). Ainsi, selon les observations faites par Piaget à propos de l’élaboration des règles du jeu, les petits garçons deviennent, au cours de leur enfance, de plus en plus passionnés par l’élaboration de procédures d’équité, de plus en plus raffinées, construisant ainsi un « sens juridique » qu’il juge essentiel au développement moral. En revanche, ainsi que l’analyse Bettelheim à propos du rôle des contes de fées dans la formation des filles, celles-ci définissent leur identité intérieurement et par rapport à une autre personne (le prince charmant…). Et Carol Gilligan d’enfoncer le clou : « les hommes d’âge mûr qui célèbrent aujourd’hui l’importance de l’intimité, des rapports humains et du souci d’autrui, font une découverte de ce que les femmes ont toujours su » !
Mais, si l’on laisse de côté ce débat post-édénique, la distinction introduite par Gilligan se révèle fortement productive pour nos réflexions sur le fonctionnement du management, comme de la démocratie ou de la société en général. En effet, la thèse principale de l’auteure, met en évidence le fait que l’approche féminine du soi se constitue à travers les liens avec autrui à l’inverse des hommes qui développent une vision beaucoup plus séparative. Ainsi, « les hommes, (à travers leurs récits de vie sur le thème du danger) décrivent le danger d’être pris au piège ou trahis, des se faire prendre et emprisonner dans une relation intime étouffante ou d’être humiliés si les autres les rejettent ou les trompent. En revanche, le danger que les femmes évoquent dans leurs récits de réussite personnelle est un danger d’isolation, la peur d’être délaissées … ».
De l’abstrait au concret
Les hommes développent donc une approche juridique et abstraite de la morale (Gilligan s’oppose ici à la thèse de Rawls sur le « voile d’indifférence » précédant l’idée de justice), tandis que les femmes font prévaloir le souci de ne pas faire de mal et de résoudre le conflit éthique en sorte que personne ne souffre : « les jugements moraux des femmes sont, beaucoup plus que ceux des hommes, reliés à des sentiments de sympathie ou de compassion et (qu’)elles se sentent surtout concernées par la résolution de dilemmes réels et non hypothétiques… ».
D’où cette analyse fondatrice : « les femmes perçoivent le dilemme moral comme un problème de responsabilité et de préoccupation du bien-être (care) de l’autre, et non comme une question de droits et de règles. (…) Ainsi, une éthique du bien-être (ethic of care) de l’autre repose sur une logique psychologique des relations humaines, ce qui contraste avec la logique formelle d’équité sur laquelle est fondée la conception de justice » (p. 121).
S’opposeraient donc une éthique formelle et une éthique réelle comme dans la théorie marxienne les droits formels et les droits réels. Et après tout, pourquoi pas. Surtout dans des sociétés ou le droit est vu comme le principal bouclier contre les injustices, avec les insuffisances dont témoigne quotidiennement la lecture de la presse. D’autant qu’avec la maturité, ces deux approches s’entremêlent et chacun des deux sexes incorpore dans les siennes les approches de l’autre (ouf !).
Sollicitude
Qu’en déduire pour nos sociétés comme pour nos entreprises ? Je soulignerais volontiers deux apports importants :
- la dimension constitutive du réseau social dans l’identité, dont on voit bien, dans la prévention des risques psychosociaux combien il constitue une armature protectrice pour les personnes soumises à des stress ou des harcèlements importants. Que vous soyez entouré ou non et vous trouverez ou pas en vous les ressources pour faire face.
- le rôle de la sollicitude (je parle plus volontiers de l’attention, mais on pourrait aussi évoquer la reconnaissance avec Axel Honneth) dans la préservation du lien social si essentiel au fonctionnement de toute organisation, au sens le plus large.
Voilà pourquoi il faut lire Carol Gilligan.